"{{Mes débuts}} J’ai commencé ma carrière de musicien il y a une petite dizaine d’années maintenant. Je suis rentré au CNSM en 1993 et au même moment François Jeanneau, Patrice Caratini, Philippe Maté et Andy Emler ont monté leur projet du POM et m’ont engagé. Assez vite j’ai commencé à travailler avec cet orchestre mais aussi avec plusieurs petites formations comme le quartet du pianiste Laurent Coq par exemple. J’ai toujours écrit des morceaux donc j’ai toujours eu aussi un quartet à moi, plus ou moins actif selon les périodes. Pourquoi un quartet ? pour moi c’est la formule idéale qui me permet d’exprimer ma musique. Pour l’instant c’est ça, plus tard on verra… Depuis mes débuts j’ai participé à une dizaine de disques, dont deux sous mon nom. Le premier, un live au Duc des Lombards, est sorti en 1998, et le second sur le label canadien Effendi Records en 2002. Alain Bédard et Carole Therrien d’Effendi font un gros travail au Canada pour le jazz. Ce sont de vrais activistes du jazz. En quatre ans ils ont réussi à sortir plus de trente disques, ce qui est un exploit pour un petit label qui démarre. Ils sont maintenant distribués dans de nombreux pays, dont la France, même si paradoxalement c’est dans ce dernier qu’ils rencontrent le plus de difficultés à se développer. {{Le Jazz en France aujourd’hui}} La vie du jazz en France est très intense aujourd’hui. Il existe beaucoup de clubs, de festivals, de labels… Le paysage jazzistique est très riche. Nous avons beaucoup de chance à ce niveau-là. L’enseignement lui aussi s’est organisé depuis dix ou vingt ans. Cela permet à beaucoup de jeunes de trouver des structures solides pour apprendre cette musique. Cependant, et c’est une des conséquences, il y a aujourd’hui saturation. Il y a de plus en plus de musiciens sur le ""marché"", et il est très difficile d’exister pour un jeune qui démarre. Paris est également très attractif artistiquement pour de nombreux musiciens étrangers, et beaucoup viennent s’y installer (Italie, Allemagne, Pays-Bas, Europe de l’Est, Afrique etc …). C’est un grand apport pour la vie musicale locale, mais en même temps la situation tend à se rapprocher de celle de New York, où beaucoup d’excellents musiciens n’ont pas de travail et sont obligés d’avoir un autre job à côté. Cela ne m’étonnerait pas que Paris se rapproche de ça dans les prochaines années, surtout avec les nouveaux choix politiques qui ne favorisent pas particulièrement le développement de vie culturelle (remise en cause du statut d’intermittent, baisse des aides publiques aux petites structures de diffusion...). Tout ça va aller je pense vers une situation toujours plus saturée, c’est-à-dire plus de musiciens et moins de travail. {{Création/tradition}} Schématiquement on peut dire qu’il y a deux grandes tendances dans le jazz en France. D’un côté ceux qui revendiquent une certaine filiation parrapport à la culture et l’histoire de cette musique, et ceux qui la rejettent. Cette musique fait partie de la culture américaine et ça dérange certains. Avec le jazz nous sommes au coeur du vieux contentieux franco- américain qui a toujours plus ou moins existé, et dont le feuilleton diplomatique interminable que nous avons connu en ce début d’année 2003, et surtout la passion qu’il a suscité dans l’opinion publique de part et d’autre, n’était finalement qu’un exemple de plus. Il y a toujours eu dans la mentalité française ce sentiment ambivalent d’amour et de haine, d’attirance et de répulsion, d’admiration et de dédain envers les Etats-Unis, envers leur culture, leurs valeurs… Ce qui est drôle c’est de voir que dans le jazz en France ce problème-là trouve sa pleine expression. Pour moi la tradition et la création vont de pair. Je ne peux séparer les deux. L’histoire de cette musique depuis un siècle est faite de l’association des deux, c’est une évidence. Il me semble que nous Français avons trop souvent tendance à dissocier les deux. Ceux qui font de la création refusent la tradition, et vice et versa. Pour moi le jazz français n’existe pas, pas plus que le Jazz européen, en tant qu’entités artistiques spécifiques. Ce sont des concepts ""marketing"" ou politiques. Chacun joue cette musique avec sa propre sensibilité, c’est tout. Il y a autant de façons de jouer le jazz qu’il y a de musiciens de jazz, d’où qu’ils viennent. Chacun propose sa version des choses. L’autre jour dans un club à Paris j’ai vu le trio du bassiste danois Chris Minh Doky, avec l’excellent pianiste japonais Makoto Ozone, et le non moins excellent batteur Jeff Tain Watts. C’était super et je me suis dit, non sans une certaine émotion : "" tiens, c’est sympa de voir un américain, un asiatique et un européen jouer ensemble avec une telle osmose "". C’était un parfait exemple de l’universalité du jazz, et ça faisait plaisir à voir. C’est comme une langue vivante. Trois personnes différentes qui viennent de trois continents différents et qui parlent la même langue. {{Mes projets}} Comme deux des musiciens de mon quartet sont partis vivre à New York, j’ai décidé de monter un nouveau groupe. Cela faisait longtemps que j’avais envie de jouer avec le guitariste Jérôme Barde, donc je l’ai appelé et j’ai aussi convié le batteur canadien Karl Jannuska et le contrebassiste Jean- Daniel Botta. Nous faisons cet automne une série de concerts en France qui, je l’espère, donnera naissance à un vrai groupe avec lequel je compte bien enregistrer rapidement un nouveau disque. Je pense que cela devrait être un bon groupe. Nous avons fait déjà quelques concerts ce printemps. Je n’avais jamais vraiment joué en quartet avec un guitariste et j’aime bien l’association ténor/guitare. J’écris beaucoup de nouveaux thèmes, et je suis impatient de voir si ça va sonner ou pas. J’aime écrire spécifiquement pour les gens que j’invite… Grâce à ma collaboration avec Effendi, j’ai eu l’occasion de faire deux tournées au Canada cette année. J’y suis allé seul, ce qui m’a permis de jouer avec beaucoup de musiciens canadiens très intéressants. Ils ne sont pas très connus en France pour la plupart, mais le niveau est vraiment très bon là-bas. Nous allons essayer de monter des projets croisés entre français et canadiens…